Les universités et institutions « ancrées dans leur communauté » aux États-Unis, un levier de développement et de réduction des inégalités

Aux États-Unis, suivant le déclin de l’industrie et le désinvestissement de l’État, certaines institutions séculaires, fortes de leur capital financier et humain conséquent, se saisissent d’un nouveau rôle, celui d’agent de développement économique et communautaire, donnant corps au concept d’anchor institution.

Une institution « ancrée dans sa communauté » (anchor institution) se définit comme une infrastructure à vocation publique (université, hôpital, bibliothèque, musée, maison des arts, etc.) implantée sur le long terme dans une localité, qui décide de s’impliquer dans le développement de la communauté et qui perçoit des subventions ou des avantages fiscaux dans le cadre de son mandat (exemption de taxes, facilité d’acquisition de terrain, etc.). Cette mission d’ancrage est un engagement de la part de l’institution à utiliser délibérément ses ressources matérielles et humaines dans le but d’améliorer les conditions de vie de la communauté dans laquelle elle est établie.

Ce type d’institution possède effectivement des ressources humaines et économiques considérables qui peuvent devenir des leviers importants pour le développement des communautés. Elles sont souvent parmi les premiers employeurs d’un territoire, ont des besoins importants en matière d’achat de biens et de services et peuvent donc naturellement avoir un pouvoir d’attraction conséquent en matière de capital humain et économique. Ainsi, dans la métropole de New York, 11 des 25 employeurs les plus importants sont des institutions « ancrées », avec en tête de liste le réseau de santé de la ville (The New York Hospital-Presbyterian Health Care System), qui regroupe des hôpitaux, des agences de soins à domicile, des instituts spécialisés, etc.

Comblant le vide laissé par le déclin de l’industrie et le désinvestissement de l’État, ces structures deviennent des acteurs importants dans l’économie et dans la société américaine en général. Conscientes que l’environnement dans lequel elles évoluent influe sur leur capacité à mener à bien leur mission, certaines de ces institutions font le choix de s’impliquer davantage sur le territoire dans lequel elles sont implantées. Elles signent par exemple des contrats avec des entreprises ou des commerces locaux, d’autres créent des mécanismes pour employer des personnes vivant dans le quartier ou d’autres encore développent de nouvelles opportunités d’implication citoyenne dans la communauté. L’idée est de miser sur l’impact que peuvent avoir ces organisations dans l’amélioration des conditions de vie et du bien-être de la communauté tout en travaillant avec cette dernière de « façon respectueuse, collaborative et démocratique ».

 

Le partenariat des universités avec la communauté

Ainsi, le président de l’Université de Chicago, Robert J. Zimmer, souligne que les institutions comme la sienne ont eu ces dernières années l’occasion de prospérer, et qu’elles peuvent en retour, choisir délibérément d’aider la communauté à se développer et ainsi renforcer le tissu social. Il précise que l’Université de Chicago se voit, depuis sa création, comme une institution de recherche et d’enseignement qui se doit d’avoir un impact clair et direct sur la ville qui l’entoure.

facebookmscdc

Dans l’est des États-Unis, l’Université Clark (Worcester, Massachusetts) prend également son rôle d’institution « ancrée » à coeur. L’Université Clark est implantée dans le quartier Main South, particulièrement marqué depuis les années 1970 par le développement de la criminalité et par la pauvreté (en 2017, 43% des ménages du Main South vivaient sous le seuil de pauvreté et la majorité des habitants ont arrêté l’école avant ou au niveau de l’école secondaire). Pour tenter de renverser cette situation, l’Université s’est alliée à travers un regroupement (la corporation du développement communautaire du Main South (MSCDC)) à différents acteurs du quartier (organismes communautaires, Églises du quartier, commerces, écoles publiques, fonctionnaires) afin de travailler collectivement à la revitalisation du territoire. La MSCDC a largement été financée par l’Université et travaille à réhabiliter des logements abandonnés, à maintenir un parc locatif abordable pour les personnes en situation de pauvreté dans le quartier et à développer des opportunités d’achat de biens immobiliers pour ces personnes. Clark a également élargi les dortoirs sur son campus afin d’éviter que les étudiants ne louent des appartements dans le quartier et fassent du même coup monter les prix.

Faciliter l’accès à l’éducation

facebookUPCS

Dans l’optique d’adresser l’enjeu de la jeunesse dans la communauté, l’Université a également travaillé sur un projet de création d’une école secondaire publique en lien avec des acteurs du quartier et les écoles publiques de Worcester. L’école, nommée University Park Campus School (UPCS) a ouvert en 1997. Celle-ci est gratuite pour les jeunes du quartier et les places dans les classes de chaque niveau sont attribuées par un système de loterie. En étant implantée à deux rues de l’Université, l’école permet aux élèves d’avoir un accès direct au campus, à sa bibliothèque et même à certains cours qui les intéressent, étape qui peut paraître importante pour des jeunes provenant de milieux peu scolarisés. L’école se concentre sur la préparation à l’entrée à l’université. En effet, si les jeunes réussissent leur parcours à l’UPCS, ils peuvent recevoir une bourse qui leur permettra de suivre gratuitement des études dans l’Université Clark. La grande majorité des adolescents qui font leurs premiers pas dans cette école ont du retard en lecture et en math, et les deux-tiers ont un niveau limité en anglais. Pourtant, à la fin de leur cursus (où le taux de décrochage est proche de 0), 97% des étudiants réussissent leur examen final au bout de 4 ans, 100% au bout de 5, et 97% des jeunes sont acceptés à l’université. En 2005, l’UPCS était nommée comme étant la 68ème meilleure école secondaire des États-Unis dans le magazine Newsweek, permettant à de nombreux jeunes du quartier d’ouvrir certaines portes qu’ils n’auraient pas imaginé accessibles quelques années auparavant.

Éviter la gentrification

À travers les années, l’Université Clark a déboursé des millions de dollars pour développer la communauté du Main South, attirant par là même de nouveaux investissements tant du privé que de l’État. Les institutions ancrées dans leur communauté peuvent donc jouer un rôle primordial dans le développement de leur quartier et dans la réduction de certaines inégalités. Cependant, leur propre développement peut parfois entraîner des effets collatéraux et aller à l’encontre du développement de la communauté. Ted Howard, directeur exécutif de l’organisation Democracy Collaborative, soulignait ainsi que si cette mission d’ancrage n’est pas réalisée correctement, cela peut mener à un type de gentrification qui peut faire éclater la communauté. Les stratégies de ces institutions peuvent en effet parfois accroître la qualité de vie dans les quartiers visés, mais sans améliorer le bien-être des résidents initiaux du quartier, qui se retrouvent parfois repoussés hors de leur lieu de vie de par l’augmentation du prix des loyers et du niveau de vie. Pour éviter ces impacts négatifs, les institutions peuvent travailler de façon holistique, en prenant également l’enjeu du logement à bras le corps. Ainsi, à l’instar de l’Université Clark à travers la corporation de développement, différents moyens peuvent être mis en oeuvre par les institutions ancrées dans leur communauté : investissement dans des fonds communautaires proposant des prêts à bas intérêts pour l’achat de biens immobiliers dans le quartier (exemple de l’Université de Cincinnati), un programme d’aide au premier achat pour leurs employés (exemple de l’Université de Yale), la création de fiducies foncières communautaires (exemple de l’Université Duke), etc. Afin de créer une communauté forte autour d’elle, l’institution « ancrée » doit travailler en lien direct avec les principaux acteurs de la communauté dont ses résidents, et en devenir un partenaire capital. De par ces liens de confiance qui s’établissent, une compréhension mutuelle des enjeux de chacun se développe et l’institution peut faire évoluer son service en le rendant plus accessible aux membres de sa communauté d’ancrage. Par exemple, The Cleveland Clinic, un centre médical académique qui regroupe hôpital, centre de recherche et faculté de médecine, a commencé à utiliser son expertise et ses ressources pour adresser la problématique des taux élevés de tabagisme et d’obésité dans la communauté qui l’entoure.

Les enjeux de logement, d’accès à la propriété, de revitalisation du territoire, de développement économique notamment pour les minorités et d’offre de services plus adaptés au quartier sont autant de domaines sur lesquels les institutions peuvent collaborer avec la communauté qui les entoure. Ces institutions sont implantées dans un lieu et sont là pour rester, à l’inverse des industries qui sont parfois amenées à fermer ou à changer de territoire. Dès lors, leur impact sur leur quartier doit pouvoir être mesuré pour documenter leurs retombées positives, mais aussi prévenir les effets collatéraux négatifs sur la communauté. Ce champ de recherche est donc complètement ouvert et commence à être investi tant par des universitaires que par un ensemble de praticiens qui échangent et conçoivent à travers des groupes de travail des guides de pratiques et des tableaux d’indicateurs d’impact. Ces anchor institutions semblent spécifiques aux États-Unis de par leurs moyens financiers considérables, leur rapport à l’État, les lois qui les régissent, etc. Cependant, certaines de leurs pratiques pourraient se révéler particulièrement intéressantes pour d’autres institutions implantées ailleurs dans le monde dans des communautés ou des quartiers défavorisés.

 *Photo d’en-tête extraite du site hudser.gov

Par Florianne Socquet-Juglard, agente de recherche à Parole d’excluEs

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