Pour une citoyenneté participative

Du bas vers le haut

En 1968, cinq étudiants en architecture, bien intentionnés, désirent réaliser un projet concret et utile, soit la rénovation de la rue Demers en impliquant les résidents de ce secteur défavorisé du quartier Mile-End à Montréal. Le documentaire «Les fleurs c’est pour Rosemont» rend compte de leur démarche. Or, à la fin du documentaire, les choses tournent mal. Non seulement peu de résidents participent au projet, mais leur déception est manifeste devant les attentes que les cinq étudiants ont suscitées, mais qui n’ont pas été comblées. Leur omission? Prendre le temps de partir des besoins et des priorités exprimés par la population locale et favoriser sa participation à toutes les étapes du processus de mobilisation.

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Documentaire : «Les fleurs c’est pour Rosemont» (à visionner sur le site de l’ONF)

À la même période, dans plusieurs quartiers populaires de Montréal, des animateurs sociaux connaissaient plus de succès en jetant les bases de la pratique de l’organisation communautaire au sein des premiers comités de citoyens. Pour de nombreuses personnes confrontées à la pauvreté et à l’exclusion sociale, ce fut le début d’un riche processus de reprise de confiance, d’affirmation de soi et d’appropriation de pouvoir par l’action collective. Par la suite, en gérant eux-mêmes des ressources leur permettant d’offrir des services différents et complémentaires à ceux du secteur public et de poursuivre leurs revendications afin d’élargir les droits sociaux et les services collectifs de l’État, des citoyennes et des citoyens ont développé les fondements de ce qui constitue aujourd’hui les milliers d’organismes communautaires que nous connaissons.

Participation des membres

Progressivement, la pratique de l’organisation communautaire s’est professionnalisée, de sorte que des militants bénévoles sont devenus salariés, ce qui fut une bonne chose pour la stabilité et le savoir-faire de plusieurs groupes. Toutefois, pour diverses raisons, cela produisit à long terme un effet négatif sur la participation des membres d’un certain nombre d’entre eux. Par exemple, le niveau de qualifications plus élevées qui est désormais requis pour être intervenant communautaire crée une tendance à valoriser le savoir professionnel au détriment du savoir expérientiel. Même s’il semble y avoir un regain d’intérêt dans les dernières années pour la participation citoyenne, le passage du discours à la pratique ne se fait pas aisément, comme le font remarquer Clément Mercier, Jean Panet-Raymond et Jocelyne Lavoie : « Si les citoyens sont souvent objets de discussion dans les lieux de concertation entre les acteurs communautaires, publics et même privés, ils sont le plus souvent absents de ces instances. Le défi demeure que les citoyens passent d’objet à sujet de l’action communautaire. Le discours qui valorise la participation et le pouvoir d’autonomie des citoyens est encore souvent «un discours» et non une réalité lorsque les professionnels et les fonctionnaires entrent dans le jeu, les citoyens en sortent souvent* ».

Maintenir la mobilisation parmi les membres représente assurément un défi, d’autant plus que les subventions gouvernementales tendent à favoriser la dispensation de services. Il n’est pas ici question de nier la pertinence de services individuels, mais plutôt de ne pas perdre de vue que ceux-ci doivent être développés avec les personnes concernées afin de s’assurer qu’ils répondent véritablement à leurs besoins. De même, privilégier la prise de parole des personnes pauvres et exclues ne signifie pas pour autant qu’il faille diminuer l’importante du soutien professionnel. Au contraire, l’accompagnement des citoyens est bénéfique, dans la mesure où les intervenants communautaires respectent le rythme et les aspirations des participants, ainsi que les décisions prises collectivement. Comme le décrit Pascal Beauchesne : «Le dénominateur commun est affaire de logique de processus plus que de projet, où la participation citoyenne agit comme carburant, et où l’enjeu devient alors le partage du pouvoir entre des savoirs différents…» (Lire l’article «La participation citoyenne, qu’est-ce que ça donne?» dans Le Devoir du 12 août 2013).

En cette période où la démocratie représentative nous montre clairement ses limites, où les élus au gouvernement semblent défendre des intérêts qui ne sont pas les nôtres, et où l’État «partenaire» du développement des communautés est en recul, la capacité d’innovation du mouvement communautaire doit se poursuive. Les intervenants communautaires doivent plus que jamais mettre les citoyens au cœur de leurs actions, les intégrer à la vie des organismes, favoriser leur participation et croire en leur potentiel de transformation sociale. De cette manière, plus les pratiques de démocratie participative seront bien implantées à la base, plus le mouvement communautaire représentera une force capable d’influencer les institutions et les pouvoirs publics afin qu’ils respectent davantage le savoir citoyen et s’en inspirent pour mieux répondre aux besoins de la population.

Richard Perron

* Lavoie, J., Panet-Raymond, J. (dir.). (2011). La pratique de l’action communautaire (3e édition), Québec, Presses de l’Université du Québec, p. 62.

Que la réflexion et l’échange d’idées se poursuivent ! Nous vous invitons à commenter ce texte et à le partager s’il vous a plu ou aidé.

5 commentaires sur “Pour une citoyenneté participative

  1. Bonjour,

    Merci pour ce texte fort pertinent. J’ai moi-même étudié l’organisation communautaire comme champ d’intervention du service sociale et cette analyse arrive à point.

    D’ailleurs je voulais vous dire que j’appréciais les communications de l’incubateur depuis votre arrivée. Êtes-vous richard Perron autrefois du centre St.-pierre?

    Merci,

    Pascale Bernier

    Envoyé de mon iPad

    • Bonjour Pascale,

      Eh bien non, je ne suis pas le Richard Perron du Centre St-Pierre que vous connaissez. J’étudie actuellement à la maîtrise en sociologie à l’UQAM. Tout comme vous, j’ai déjà étudié en travail social en prenant l’orientation organisation communautaire.

      Merci beaucoup pour votre commentaire. Je suis bien content de lire que vous appréciez les communications de l’IUPE.

      Au plaisir,
      Richard Perron

      • Bonjour, ce que vous dites est sympa. Mais pas très nouveau. À mon avis, le mouvement communautaire est désormais dans le champ. Il n’est plus moteur d’innovation mais de services à rabais en lieu et place de l’État. On ne parle plus de changer la vie, de changer le monde. Le milieu artistique est maintenant, pour moi, le lieu des innovations les plus prometteuses…Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas ici et là des petites initiatives intéressantes…
        .

      • Merci pour votre commentaire qui a le mérite d’être clair. Lorsque vous écrivez que le milieu artistique est maintenant, pour vous, le lieu des innovations les plus prometteuses, ça pique ma curiosité. Si vous en avez envie, n’hésitez pas à nous partager des liens Internet qui nous permettraient d’en apprendre plus sur le sujet, sur ce blogue ou, si cela est plus simple, en m’écrivant à richardperron@hotmail.com . Qui sait, nous pourrions rédiger un article sur le sujet.

        Au plaisir,
        Richard Perron

      • Merci pour votre gentillesse. J’en resterai là trop occupé encore à tenter malgré tout de petites avancées avec les citoyens-nes sur le terrain.

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