Renouveau de la philanthropie privée…

Quelques enjeux du renouveau de la philanthropie privée : sur la réunion du don généreux et du profit capitaliste

L’Institut Mallet, fruit d’une alliance entre les Sœurs de la Charité et l’Université Laval, organisera son premier colloque sur la philanthropie en novembre prochain. Il y sera question de l’actualité de la « culture philanthropique » et de ses différents visages, lesquels sont par ailleurs forts divers si nous devons entendre par là une culture du don pour le bien d’autrui qui hérité de ce qu’était autrefois la charité (Lapointe-Roy, 1987). En ce sens, certains bénévolats, initiatives en milieux coopératifs, et autres initiatives de la société civile pourraient être entendus comme actions ou démarches philanthropiques.

Des initiatives de la société civile peuvent paraitre fort nobles en ce qu’elles semblent redonner autant qu’elles reçoivent, sinon davantage. La philanthropie capitaliste et libérale elle, affiche la contradiction de tirer un profit financier d’une situation d’inégalités sociales pour ensuite redonner, mais d’une manière à maintenir lesdites inégalités (Guilhot, 2006). Pour certains auteurs comme Guilhot, dans l’histoire moderne, plus le capitalisme génère de grandes inégalités de richesses, plus la générosité de certains individus économiquement avantagés sera grande. Aussi apparemment généreuse, volontaire ou bien intentionnée soit-elle, la générosité libérale s’accompagne de la violence du capital (Michael Hardt). À cet égard, la visibilité récente de la philanthropie privée, souvent revêtue des attributs de l’efficacité et d’une certaine nouveauté de cette forme de don, peut paraitre pour le moins suspecte.

En effet, l’idée d’efficacité est plus ou moins récente. Historiquement, la philanthropie libérale dite « efficace » a un avatar des plus évident dans la philanthropie scientifique. En effet, selon Charbonneau, cette philanthropie s’intéresse aux causes des phénomènes, elle s’accompagne d’une équipe professionnelle réalisant des buts d’un programme stratégique et elle constitue une forme de don perpétuel, en constituant des fondations philanthropiques (Charbonneau, 2012). En d’autres mots, une forme standardisée de don bien distincte de l’irrégularité de la philanthropie informelle d’individus particuliers. Aux États-Unis, cette philanthropie scientifique voit le jour avec les fondations Carnegie (1905), Sage (1907) et Rockefeller (1913) alors qu’au Canada c’est la fondation McConnell qui en marque le début en 1937. Mais, l’esprit de l’efficacité, si l’on peut dire, apparait antérieur au mode de fonctionnement de la philanthropie. En effet, c’est une idée libérale qui en arrive à s’implanter dans la logique d’une institution, même ayant un fonctionnement plutôt traditionnel. À ce propos, la dime, l’aumône, la charité religieuse, puis leur modernisation au 19e siècle au Québec illustrent cette montée d’une culture de l’efficacité. Pour les Sulpiciens par exemple, la systématisation des dons s’accompagne d’une mentalité gestionnariale inspirée des entreprises et du libéralisme (Fecteau et Vaillancourt, 2011). Les « temps mauvais » générés par le libéralisme économique incitent les organisations assistancielles à renouveler leurs méthodes, l’efficacité du don devient une préoccupation forte (Lapointe-Roy, 1987).

Bref, soulignons deux choses. D’abord, la valeur d’efficacité n’est pas particulièrement nouvelle dans l’histoire de la philanthropie (Vaccaro, 2012). L’autre chose, c’est qu’il faudrait à tout le moins attester l’aspect idéologique de ce mot. Car l’efficacité, bien que prétendant officiellement évoquer une qualité productive neutre, est aussi un construit social inscrit dans l’idéologie libérale et néolibérale (Deneault, 2013). Le philanthrope libéral a beau se vanter d’une efficacité et attester d’une force de moyens par ses dons, redonne-t-il autant que la société lui a donné quant aux possibilités d’accumuler autant de richesses?  S’il nous est demandé de reconnaître le « don offert » par le philanthrope, encore faudrait-il reconnaitre cet autre don, celui qu’une structure sociale et une communauté de travailleurs lui a offert en terme de possibilités concrètes de création de richesse.

Au cours des quarante dernières années, la libéralisation des marchés a permis une élévation économique sans précédent d’une classe d’individus privilégiés, avec son pendant négatif, un appauvrissement de la classe moyenne et des plus pauvres (Le Devoir, 26 août 2013). Dans le cas canadien, en 2004, l’écart entre les 10 % les plus riches et les 10 % les plus pauvres était presque trois fois supérieur à ce qu’il était en 1976, soit de 31 fois plus de revenus à 82 fois plus de revenus (Yalnizian, 2007). La hausse de revenu des 10 % les plus riches a été de 30 % d’une génération à l’autre, alors que la moitié inférieure (quant au revenu) des familles canadiennes a vu sa part du revenu total de tous les ménages diminuer de 6, 5% (Yalnizian, 2007). Le Québec a aussi suivi cette tendance canadienne. Dans une recherche de l’IRIS et du CCPA, Couturier et Schepper expliquent comment entre 1976 à 1979 et 2003 à 2006, les deux déciles les plus fortunés ont vu leurs revenus médians augmenter de 18 % (9e décile) et de 24 % (10e décile), alors que ceux des deux derniers déciles ont plutôt diminués de 16 % (3e décile) et de 21 % (2e décile) respectivement (Couturier et Schepper, 2010). À l’échelle mondiale, la situation est encore plus marquée. On voit que par les revenus tirés de l’économie financière, les 10 % les plus riches ont connu une croissance économique qui s’est détachée de celle du reste de la population (Hurteau, 2012). Aux États-Unis par exemple, 1 % des plus riches accaparent 17 % de l’ensemble de la richesse nationale. Comparativement, ils ne mobilisaient que 8 % de celle-ci (ce qui est déjà énorme d’ailleurs) en 1979!

Dans le contexte postfordiste, que représenterait une philanthropie libérale « efficace » lorsque l’on constate que, jusqu’à présent, ce n’est pas le volontarisme de quelques-uns qui est en mesure de résorber la montée observée des inégalités sociales ? En ce sens, le don philanthropique libéral n’apparait pas comme une solution efficace de ce qu’il propose de résoudre; les causes de la pauvreté. Dépourvu de son verni de légitimité idéologique, le don libéral apparait au contraire comme l’une des formes de philanthropie les moins efficaces compte tenu de ce que la classe possédante doit détenir pour produire quelques philanthropes généreux. Car visiblement, ce n’est pas par un enrichissement fondé sur l’appauvrissement d’autrui que le don philanthropique est pleinement efficace. L’efficacité, sorte de cosmétique de la neutralité du don, sert plutôt à masquer cette profonde contradiction éthique.

David Champagne

Références:

Agence France-Presse, « Les inégalités progressent dans les pays riches : la classe moyenne s’effrite en plusieurs endroits du monde », Le Devoir, consulté le 26 août 2013. http://www.ledevoir.com/economie/actualites-economiques/379788/les-inegalites-progressent-dans-les-pays-riches

Charbonneau, Mathieu. « Le régime de régulation des organisations de bienfaisance et les fondations philanthropiques au Canada et au Québec : un essai d’économie politique historique ». IUPE, https://iupe.wordpress.com/rapports-de-recherche/, 2012.

Chaire de recherche Marcelle-Mallet sur la culture philanthropique. Consulté le 25 août 2013. (http://www.institutmallet.org/chaire/presentation-de-la-chaire)

Couturier, Eve-Lyne. Schepper, Bertrand. « Qui s’enrichit, qui s’appauvrit : 1976-2006 », IRIS CCPA, mai 2010, consulté le 25 août 2013.

Deneault, Alain (2013). « Gouvernance : le management totalitaire », Montréal, Lux Éditeur, 194 p.

Fecteau, Jean-Marie. Vaillancourt, Éric. « La charité en ces « mauvais temps » : La mise en place d’un réseau privé d’assistance à Montréal au 19e siècle et le rôle des Sulpiciens ». RHPS, 4, 2011, p. 42-75.

Guilhot, Nicolas (2006). « Financiers, philanthropes. Sociologie de Wall Street », Paris, Raisons d’agir/Seuil, coll. « Cours et travaux », 221 p.

Hurteau, Philippe. « Les inégalités : une tendance mondiale », IRIS, 22 février 2012, consulté le 15 août 2013.

Lapointe-Roy, Huguette (1987). « Charité bien ordonnée : Le premier réseau de lutte contre la pauvreté à Montréal au 19e siècle ». Les Éditions du Boréal, Montréal, Québec, 330 p.

Mauss, Marcel (2007). « Essai sur le don », Paris, PUF, coll. « Quadrige Grands textes », 130 p.

Vaccaro , Antoine. « Le renouveau de la philanthropie », Le journal de l’école de Paris du management 4/2012 (N° 96), p. 31-37.

Yalnizian, Armine. « The Rich and the rest of us. The changing face of Canada’s growing gap », Canadian Center for policy alternatives,  mars 2007, consulté le 25 août 2013.

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