Détroit – de Motor City au retour à la terre

Détroit : quelques jardins communautaires sous les fantômes de « Motor City »

Devant le large mouvement de résistance contre l’austérité qui foisonne ici et ailleurs, on peut se demander dans quelle sorte d’éventail de situations peuvent être laissés nos territoires. Les phénomènes de « fin du travail », de précariat ou de crise alimentaire en présentent déjà un pan consternant (Méda, 1998 ; Soussi, 2012 ; Golay, 2012). L’exode urbain en situation de forte désindustrialisation est peut-être une catégorie moins connue. Cas stupéfiant, les lieux déchus de la grande métropole américaine de l’automobile exemplifieraient un cas extrême des hasardeux aboutissements du

capitalisme récent. Pour la ville qui nous intéresse, tout se passe comme si, désintéressé par tout enjeu humain ou sociétal, le chemin que le capital a tracé entre la financiarisation de l’économie et la crise immobilière avait rejeté une friche, tout simplement laissée à l’abandon. Ce chemin aurait fait passer les lieux de travail à ceux de la précarité, puis, ensuite, à des espaces vidés de leur fonction productive. Détroit, la « Motor City » abandonnée. (Detroitdoc.net, 2012)

Les chiffres sont pour le moins troublants. Soumise à un exode de masse, la ville est passée de 1,8 million d’habitants en 1950 à moins de 700 000 aujourd’hui. Des habitants restants, un sur trois sont en situation de pauvreté selon le barème national étatsunien. Ceci est sans compter le départ et/ou la fermeture de nombreux commerces et usines. Sous cette conjonction de pressions économiques et sociales, détroit présente actuellement le plus haut taux de criminalité aux États-Unis (Chapelle, 2013).

L’administration municipale a d’ailleurs récemment été mise sous tutelle pour remettre en ordre sa situation financière. Le tuteur de la ville se trouve malgré tout en fâcheuse posture. D’abord, il est prit au chevet des banques qui demandent plus d’intérêt aux ménages déjà endettés tout en les menaçant de saisies immobilières si les remboursements ne sont pas effectués. D’un autre côté, les banques demandent aussi plus d’intérêt sur la dette municipale. Or, la municipalité se trouve déjà en déficit budgétaire de plus de 100 millions! Voilà donc autant de revenus qui lui sont retirés. Bref, dans un tel contexte d’écroulement de l’économie urbaine et des services publics, plusieurs zones de la ville sont devenus des déserts alimentaires (Chapelle, 2013 ; RFI, 2012).

Construite autour des industries automobiles (GM, Chrysler et Ford) et du pétrole à bas prix pour la mobilité entre les banlieues et la ville, Détroit est-elle devenue une ville fantôme (Detroitdoc.net, 2012 ; RFI, 2012) ?

La situation est à nuancer. Entre un constat strictement pessimiste et une vision plutôt utopique (Le monde, 12 juillet 2012) quant aux initiatives récentes qui y ont vu jour, l’inventivité et la débrouillardise y émergent de manière quelque fois inusitée. Par exemple, malgré la paupérisation et la forte criminalité, les développements récents de l’agriculture urbaine et du mouvement communautaire évoquent ce qu’était Détroit dans les années 1890, une ville qui attribuait légalement des terrains agricoles aux plus démunis pour subvenir à leurs besoins. Dans cette mouvance, notons particulièrement le Detroit Garden Ressources qui encadre plus de 1 300 jardins communautaires dans la ville! Il y a également les organismes Farm-to-School et Grown in Detroit qui implantent des programmes d’agriculture urbaine dans les écoles publiques, soit plus de 300 écoles pour Grown in Detroit (Poppenk, 2013 ; Farm-to-school.org, 2013).

Dans le cas de Détroit, cette éclosion d’initiatives populaires en contexte de désindustrialisation accélérée pointe vers la montée d’un mouvement communautariste et d’un discours alternatif au développement économique dominant. Celui-ci répond au modèle industriel déchu de la « Motor City »:

  • « Il n’est plus nécessaire de compter sur l’automobile, mais nous pouvons par contre nous appuyer sur l’agriculture, plus saine pour tous et redonnant du sens à la vie collective » (Témoignage de Kwamena, résidente de Détroit, dans Chapelle, 2013)
  • « Ce qui a de bien avec les Detroiters, c’est qu’ils prennent les devants. Ils n’attendent pas que les supermarchés reviennent (car ils sont presque tous partis !), ils choisissent un espace vacant pour y planter un jardin communautaire sans demander l’avis de personne »  (Témoignage d’Hélène, résidente de Détroit, dans Le Monde, 12 juillet 2012)
  • « Ici, j’ai mes quatre enfants, plaide Arcelia, une retraitée de 65 ans qui vient aussi à la soupe populaire. Si on a un problème, on s’entraide.»  (Témoignage d’Arcelia, résidente de Détroit, dans RFI, 2013

L’historien Lewis Mumford pensait que l’être (ou l’ontologie) selon lequel sont pensées les villes américaines est la voiture (Mumford; 1961). Paradoxe, ce principe génère-t-il la destruction du milieu urbain dans le contexte néolibéral récent? Telle Détroit, véritable emblème de cette vision du développement, qui, consacrant la destruction de l’ « être » automobile, induit un retour à un être d’une tout autre mobilité. Un être fait de pieds, de mains et de besoins de premières nécessités. Plutôt que de consommer les biens produits par autrui, des citadins de Détroit retrouvent la nécessité de les produire eux-mêmes. Tout cela porte à maintes interrogations sur les voies du développement économique au sein du capitalisme avancé.

À propos de Détroit, pourrions-nous dire : au bout de la désindustrialisation, le retour à la terre ?

David Champagne

david.champagne.2@hotmail.com

Références:

« The National Farm-to-School Network », consulté le 12 juin 2013, http://www.farmtoschool.org/MI/media.htm

« Détroit, tu l’aimes ou tu la quittes… pas ! », Le monde, 12 juillet 2012, http://alternatives.blog.lemonde.fr/2012/07/12/detroit-je-t-aime-web-documentaire-nora-mandray-helene-bienvenu/

« Le monde compte pas moins d’un million de révolutions tranquilles », Le monde, 28 novembre 2012, http://alternatives.blog.lemonde.fr/2012/11/28/ce-million-de-revolutions-tranquilles/

Chapelle, Sophie, « Détroit, laboratoire du monde d’après le néolibéralisme », Basta!, 4 juin 2013, consulté le 12 juin 2013, http://www.bastamag.net/article3073.html

Detroitdoc.net. « Détroit ville abandonnée … », consulté le 12 juin 2012, http://www.detroitdoc.net63.net/documentaire.html

Golay, Christophe. « Crise et sécurité alimentaires : vers un nouvel ordre alimentaire mondial ? », Revue internationale de politique de développement, 3 avril 2012, consulté le 13 juin 2013, http://poldev.revues.org/133

Poppenk, Mascha. Poppenk, Manfred. « Grown in Detroit; Nature is taking over the city and a new generation is taught to harvest its profit », consulté le 12 juin 2013, http://www.grownindetroitmovie.com/about.php

Massey, Doreen. « Neoliberalism has hijacked our vocabulary », The Guardian, 11 juin 2013, http://www.guardian.co.uk/commentisfree/2013/jun/11/neoliberalism-hijacked-vocabulary

Méda, Dominique. (1998) « Le travail. Une valeur en voie de disparition », Paris, Flammarion, 358 p.

Mumford, Lewis. (1961) « The city in history: its origins, its transformations and its prospects », New York, Harcourt, Brace & World, 657 p.

RFI. « Détroit, ville fantôme où seuls restent les plus pauvres », RFI, 23 octobre 2012, consulté le 12 juin 2013, http://www.rfi.fr/ameriques/20101031-detroit-ville-fantome-seuls-restent-plus-pauvres

Soussi, Sid Ahmed, Beaudet, Pierre, Dufour, Frédéric G., Lévy, Andréa, Marion, Louis. (dirs.) (2012) « Du prolétariat au précariat », Nouveaux cahiers du socialisme, no.7.

Crédits photographiques (site de photos illustrant l’état de situation !) :

Marchand, Yves. Meffre, Romain. « Remains of a city », dans Detroit’s Beautiful, Horrible Decline, Time Photo, consulté le 12 juin 2013, http://www.time.com/time/photogallery/0,29307,1882089,00.html

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