Audre Lorde : la parole au sortir de la maison d’oppression

Réflexions sur la prise de parole et l’exclusion

Mois de mars. Mois de la journée internationale contre la brutalité policière et de la journée internationale de la femme. À propos de ces sujets, il va sans dire que la persistance de nouvelles peu encourageantes (sur certains points majeurs) ne peut que nous réinterroger sur des problématiques liées à la prise de parole en situation d’exclusion (voir références en bibliographie). L’œuvre et l’action militante d’Audre Lorde sont une grande source d’inspiration à ce propos.

ÉcrivainE, féministe, femme noire, lesbienne et activiste des droits civiques aux États-Unis, Audre Lorde a milité pour les droits des gaies et lesbiennes et a laissé derrière elle une œuvre féconde en poésie, en théorie de la différence et en pensée féministe contemporaine. Elle a aussi, parmi d’autres engagements, œuvré contre la brutalité policière. Son travail est fort pertinent pour penser l’inclusivité de groupes de défense de droits civiques à travers les différences identitaires des participantEs qui s’y insèrent.

Dans plusieurs textes, elle s’intéresse à des situations où la tentative d’inclure toutes et tous au sein d’un rapport égalitaire à l’action politique est un échec. C’était le cas du grand panel de conférences sur le féminisme « The Second Sex – Thirty Years Later » de 1980 auquel Lorde a participé et à propos duquel elle a présenté une critique qui marqua les débats féministes. En effet, cette critique a posé des questions de fond sur le mouvement féministe états-unien. Celui-ci était alors dominé par des femmes blanches, éduquées et relativement libres financièrement, alors qu’il marginalisait les femmes de couleur, pauvres, de classes populaires et/ou lesbiennes. En d’autres mots, un féminisme raciste qui se prétendait inclusif. La situation personnelle de Lorde exemplifie cette marginalisation au sein du rassemblement de 1980 : étant noire, féministe et lesbienne. Pour Lorde, les rassemblements féministes doivent inclure et rendre compte des différences en leur sein pour ne pas recréer une marginalisation à l’intérieur du mouvement même.

« Let me tell you first about what it was like being a Black woman poet in the ‘60s, from jump. It meant being invisible. It meant being really invisible. It meant being doubly invisible as a Black feminist woman and it meant being triply invisible as a Black lesbian and feminist. »

(Audre Lorde dans « A litany for survival »)

Comment Lorde comprend-elle ces situations où nous désirons établir des liens égalitaires et inclusifs entre participantEs, mais sans y parvenir? D’abord, nous courrons généralement le danger d’utiliser les concepts, catégories et manières de dire des acteurs de l’oppression (les « maîtres ») pour protester contre l’arbitrarité de celle-ci. Il y a danger puisque non seulement cette approche reproduit les outils de la domination et ses effets, mais elle peut reformer  par habituation de nouveaux « maîtres ». Au final, ce processus vicie entièrement le projet d’inclusion égalitaire. De là, nous retrouvons le titre de la célèbre conférence de l’auteurE :  « The Master’s Tools Will Never Dismantle the Master’s House » (les outils de la domination ne vont jamais permettre de défaire la structure de la domination). Ainsi, le « faire communauté » est important, mais pas au détriment de la légitimité des différences identitaires de chacunEs. La communauté de défense de droits devrait plutôt être un lieu rendant visible et légitime ces différences.

Plutôt que de reproduire les formes habituelles du pouvoir, il s’agira de transformer l’usage du pouvoir. Pour ce faire, l’auteurE propose de penser à l’extérieur des oppositions binaires héritées des « outils du maître » (incluEs/excluEs, noirEs/blanchEs, hétérosexuellE/homosexuellE, maître/esclave, dominantE/dominéE, etc.) pour penser l’identité comme multiple, combinée et mouvante. Par-dessus tout, une pierre angulaire à la théorie de la différence chez Lorde est que la différence doit être reconnue et non pas être jugée (comme l’encouragent les outils de la domination). Comme le dit si bien Lorde dans son poème « Outside»:

« who do you think me to be

that you are terrified of becoming

or what do you see in my face

you have not already discarded

in your own mirror

what face do you see in my eyes

that you will someday

come to

acknowledge your own? »

 Outside », Audre Lorde, 1977)

À l’instar de Paulo Freire, être soi en société, c’est être traverséE par un héritage généralement inconscient de modalités de domination, envers autrui et envers soi-même. Donc, l’atteinte de rapports interpersonnels non oppressants implique une consciente reconnaissance des subtils modes de domination et une éthique du « prendre soin de » (du « care ») à travers les différences interpersonnelles. Plus particulièrement, il s’agit d’une conscience qui s’inscrit dans la lutte pour la défense de droits civiques. Cette approche pave la voie à une sortie des rapports de sujétion : hors d’une différence qui exclut, pour une différence qui nous émancipe, nous inclut et nous rassemble. La différence n’est plus outil de stigmatisation, elle est célébrée.

Comme dira Lorde d’elle-même : «I speak to you today as Warrior. Poet. Black activist » ou « I come to you today as Professor. Mother of two children. Cancer survivor. » (Schultz). Bref, du lien entre situation d’oppression et prise de parole, je vous cite ce vers du poème « Call » :

« Mother, loosen my tongue or adorn me with a lighter burden »

(« Call », Audre Lorde, 1986)

Pour poursuivre ces réflexions, je vous invite chaleureusement au visionnement d’un documentaire sur une période méconnue de la vie d’Audre Lorde, « The Berlin Years 1984-1992 », le 4 avril prochain au Café l’Artère. Le visionnement sera suivi d’une lecture de textes de l’auteurE. Voici les détails de l’évènement :

« Une soirée avec Audre Lorde – An evening with Audre Lorde »

4 avril, 19h30 à 22h00, Café l’Artère, 7000 avenue du Parc, Montréal

Soirée animée par Politics & Care et C-UniT

Lien Facebook : https://www.facebook.com/events/417752168318518/

David Champagne

Références :

Quelques références sur la répression policière et la condition de la femme

« Nouveau regard sur la manifestation de Victoriaville en mai dernier », http://www.radiocanada.ca/nouvelles/societe/2013/03/27/009-manifestations victoriaville-policiers.shtml, mercredi 27 mars 2013.

« Des journalistes bousculés par la police », http://www.lapresse.ca/videos/actualites/201302/27/46-1-des-journalistes-bouscules-par-la-police.php/5f34d8bb6f914506ae47982f68bcc510. 27 février 2013.

Marcil, Ianik. « Je suis en colère », « http://voir.ca/ianik-marcil/2013/03/23/je-suis-en-colere », 23 mars 2013.

Bondi, Flaminia. « Les étudiants canadiens se battent contre les violences policières », « http://www.lejournalinternational.fr/Les-etudiants-canadiens-se-battent-contre-les-violences-policieres_a593.html », 21 mars 2011.

Gobert, Céline. « Les juristes progressistes sonnent l’alarme sur P-6 »,  http://www.droit-inc.com/article9788-Les-Juristes-Progressistes-sonnent-l-alarme-sur-P-6,  27 mars 2013.

Dunn, Gaby. « CNN’s Steubenville Coverage Matches 2011 ‘Onion’ Athlete-Rape Parody Video » 18 mars 2013, http://thoughtcatalog.com/2013/cnns-steubenville-coverage-matches-2011-onion-athlete-rape-parody-video/, 18 mars 2013.

« Les femmes dans le monde en 2013 », http://www.aufeminin.com/carriere/journee-de-la-femme/imjournee-de-la-femme/infographie_femmes_dans_le_monde_2013.jpg, mars 2013.

ONU Femmes; Entité des Nations Unies pour l’égalité des sexes et l’autonomie des femmes, http://www.unwomen.org/fr/focus-areas/, 2011.

Références sur Audre Lorde :

Griffin, Ada Gay. Parkerson, Michelle. «Audre Lorde», BOMB, Vol. 56, Été 1996FILM,

http://bombsite.com/issues/56/articles/1961, consulté le 25 mars 2013.

Griffin, Ada Gay. Parkerson, Michelle. (1995) « A Litany For Survival: The Life And Work Of Audre Lorde », Third World Newsreel, 60 min.

Lorde, Audre. (1984) « Sister Outsider; Essays and Speeches », The Crossing Press (Feminist Series), 192p.

Kulii, Beverly Threatt . Reuman, Ann E.  Trapasso, Ann. « Audre Lorde’s Life and Career »,  http://www.english.illinois.edu/maps/poets/g_l/lorde/life.htm, consulté le 25 mars 2013.

Olsen, Lester C. « The Personal, the Political, and Others: Audre Lorde Denouncing « The Second Sex Conference » », Philosophy and Rhetoric, Vol. 33, No. 3, 2000, p.259-285

Schultz, Dagmar. « Audre Lorde – The Berlin Years 1984 to 1992 », http://www.audrelorde-theberlinyears.com/audre.html, consulté le 25 mars 2013.

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